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Le Prof. Martin Dresler parle du sommeil – à la découverte d’un mystère fascinant

À propos

Martin Dresler est professeur associé de neurosciences cognitives au Donders Institute / Centre médical universitaire Radboud.

Formé en biopsychologie, philosophie et mathématiques, il a effectué son doctorat et son postdoctorat en neurosciences cognitives à l’Institut Max Planck de psychiatrie, à l’Université d’Oxford et à l’Université Stanford, avant de créer son propre laboratoire au Donders Institute.

Les recherches de son groupe portent sur les neurosciences cognitives du sommeil, notamment les processus cognitifs se produisant pendant le sommeil ainsi que le rôle du sommeil dans la mémoire, la neuroplasticité et le fonctionnement cognitif général.

Invité

Martin Dresler

Investigateur principal – Donders Institute for Brain, Cognition and Behaviour

Liens

Dr M. Dresler (Martin) - Université Radboud

Donders Sleep + Memory Lab

Animatrice

Dr Elisabetta Burchi

Psychiatre clinicienne
Parasym/Nurosym

Interview

Dr Elisabetta :
Depuis l’aube de la civilisation, le sommeil fascine et inspire les chercheurs, les poètes et les philosophes.

Ce n’est qu’au cours des années 1920, avec l’enregistrement de l’activité électroencéphalographique (EEG) à la surface du crâne, que nous avons disposé d’un véritable cadre scientifique pour la recherche sur le sommeil.

La description des stades du sommeil basée sur les modifications de l’EEG, suivie par la découverte du sommeil paradoxal (REM), a ensuite propulsé la recherche sur le sommeil au premier plan des neurosciences.

Au Donders Institute, aux Pays-Bas, le Professeur Dresler dirige le laboratoire « Sleep & Memory », consacré à la compréhension des secrets du sommeil et du rôle du sommeil dans le fonctionnement cognitif.

Cher Professeur Dresler, d’un point de vue évolutif, le sommeil doit remplir plusieurs fonctions vitales pour compenser le fait qu’il place l’individu dans un état de non-réactivité.

Au-delà du plaisir associé au sommeil, quelles sont les fonctions biologiques d’une bonne nuit de sommeil ?


Prof Dresler :
Nous savons que le sommeil remplit plusieurs fonctions, allant de fonctions biologiques très fondamentales à des fonctions cognitives plus élevées.

Une bonne nuit de sommeil contribue à la consolidation de la mémoire, au traitement émotionnel et au nettoyage métabolique du cerveau, mais elle a également un impact sur la régulation endocrinienne, le métabolisme énergétique, ainsi que sur la mémoire immunologique et les réponses vaccinales.


Dr Elisabetta :
C’est fascinant !

Nous avons mentionné la « qualité » du sommeil, souvent réduite à une simple question de durée.

Au-delà du temps de sommeil, existe-t-il d’autres paramètres objectifs permettant de définir la qualité du sommeil en termes d’efficacité de régulation des fonctions que vous avez évoquées ?


Prof Dresler :
Très bonne question ! Étant donné l’importance du sommeil dans de nombreux domaines, il est effectivement essentiel d’avoir un sommeil de bonne qualité.

Cependant, il existe une faible corrélation entre l’évaluation subjective et l’évaluation objective de la qualité du sommeil.

Par exemple, il existe souvent des différences entre les heures de sommeil déclarées par les individus et les mesures obtenues par polysomnographie.

En revanche, certains paramètres électrophysiologiques se sont révélés être de bons marqueurs d’une mauvaise qualité subjective du sommeil, comme par exemple la fragmentation du sommeil paradoxal (REM).

Un paramètre fréquemment utilisé comme indicateur simple et objectif de la qualité du sommeil est l’efficacité du sommeil, c’est-à-dire le pourcentage du temps réellement passé à dormir entre l’extinction des lumières le soir et leur allumage le matin.

Une bonne efficacité du sommeil est considérée comme comprise entre 85 % et 95 % ; si elle est plus élevée, cela peut indiquer un état de privation de sommeil ; si elle est plus basse, cela peut signaler des processus pathologiques.

Cela dit, si vous n’êtes pas spécialiste du sommeil, il ne faut pas trop s’inquiéter des chiffres précis : le meilleur indicateur d’un sommeil suffisant et sain reste simplement le fait de se sentir reposé et vigilant pendant la journée.

À l’inverse, une obsession excessive autour d’un timing de sommeil supposé idéal peut elle-même conduire au développement de troubles du sommeil.


Dr Elisabetta :
Nous ne pouvons évidemment pas éviter le sujet le plus mystérieux de tous : les rêves.

Le contenu et la fonction des rêves ont suscité un intérêt scientifique, philosophique et religieux tout au long de l’histoire de l’humanité. Que nous ont appris les neurosciences sur les rêves et leurs fonctions ?

Prof Dresler :
Les rêves sont effectivement à la fois fascinants et difficiles à étudier en neurosciences, car nous devons réussir à relier des mesures objectives de neurophysiologie à la subjectivité et à l’imprécision des récits de rêves.

Un outil très utile — et un phénomène fascinant en soi — que nous utilisons de plus en plus est le rêve lucide : lorsqu’un rêveur réalise qu’il est en train de rêver alors qu’il dort encore.

Cette capacité peut être utilisée pour demander aux participants de réaliser intentionnellement certaines tâches pendant leur sommeil, ce qui nous permet d’étudier le contenu des rêves de manière beaucoup plus systématique.

Encore plus mystérieuse — et plus difficile à étudier — que la neurophysiologie du rêve est la fonction possible du rêve.

Une théorie largement discutée et que je trouve très convaincante est que le rêve sert de simulation de la réalité : un terrain d’entraînement virtuel dans lequel de nouveaux comportements peuvent être appris et entraînés, en particulier des compétences permettant de faire face aux menaces ou aux situations sociales.


Dr Elisabetta :
Quel est le projet le plus passionnant sur lequel vous travaillez actuellement ? Quels sont selon vous les principaux manques dans la recherche sur le sommeil et comment pourrions-nous y répondre ?

Prof Dresler :

Un problème majeur de la recherche sur le sommeil est qu’elle nécessite un investissement temporel considérable pour étudier ne serait-ce qu’une seule nuit dans un laboratoire du sommeil, ce qui conduit généralement à de petites études comprenant seulement quelques dizaines de participants au mieux.

C’est pourquoi nous utilisons de plus en plus des systèmes EEG portables afin d’étudier le sommeil sur plusieurs nuits consécutives, dans des groupes plus larges de participants et dans des environnements domestiques plus naturels.

Nous prévoyons également d’étendre cette approche vers des projets de science citoyenne, en collaborant avec des communautés de passionnés du sommeil et du rêve afin de mener des études de plus grande ampleur et de bénéficier de l’expertise des communautés de « sleep hacking » et de rêve lucide.

Ces expérimentations privées autour de différentes stratégies de surveillance et de modulation du sommeil peuvent fournir des informations intéressantes qu’il serait difficile d’obtenir dans les mêmes proportions en laboratoire.

Par exemple : des personnes qui enregistrent leur sommeil pendant des mois ou des années, des adeptes du sommeil polyphasique qui cherchent à réduire leur temps total de sommeil en adoptant différents rythmes, ou encore des rêveurs lucides qui développent des stratégies pour augmenter leur niveau de conscience pendant le sommeil et les rêves.

Dr Elisabetta
Il est passionnant de voir que les technologies portables ont le potentiel de devenir un véritable moteur non seulement pour la recherche sur le sommeil, mais plus largement pour la santé.

Elles permettent non seulement de recueillir des données physiologiques continues, mais aussi potentiellement de moduler certaines fonctions physiologiques de manière personnalisée.


Dans ce contexte, il pourrait être intéressant d’étudier le potentiel de la stimulation transcutanée du nerf vague (tVNS) pour favoriser un bon sommeil et améliorer les fonctions cognitives.

Merci encore Martin !

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